• Rokhaya Diallo, portrait

    Ethno-séparatisme africain, la base

    Je viens du Sénégal, pays de la Teranga (=hospitalité) proclamée, où j’ai vu mes compatriotes haïr des Guinéens avec le vocabulaire et les réflexes de l’extrême droite occidentale. J’ai vu des Ivoiriens détester des Burkinabè avec une ferveur presque mystique, mythique.

    Des pays collectivement qualifiés de « pays de merde » par le président américain aux comportement erratiques; des pays incapables de produire de manière autonome et intégrée une aiguille, une batterie de montre ou un simple hameçon de pêche et quoi encore ? Des pays dont les budgets de l’enseignement supérieur réunis ne dépasseraient pas celui d’un petit collège de banlieue en Amérique … mais se permettent quand même des airs de supériorité incroyables envers leurs compatriotes africains avec qui ils partagent au-delà de la couleur de peau, les mêmes cultures, les mêmes religions et les mêmes aspirations. Ce serait risible si le sujet n’était pas aussi grave…

    Et à un niveau plus structurel, je viens d’un pays où les individus sont hiérarchisés non pas selon leur richesse, comme l’imposerait ou l’espérerait le capitalisme, ni selon leur production intellectuelle ou leur utilité sociale, mais selon des castes figées, enchâssées dans des ethnies vidées de leur sens culturel. Des castes qui ne relèvent plus de traditions vivantes, mais de constructions idéologiques dépassées et devenues des ersatz de classes sociales. Chacun se prend pour le gardien d’un ordre ancestral fantasmé, nourri de récits héroïques anachroniques, incohérents, sans queue ni tête. Comme si nos sociétés étaient restées figées avant la colonisation. Comme si l’Afrique n’avait jamais été traversée par des flux humains, commerciaux, intellectuels. Comme si elle n’avait été qu’un musée immobile.

    Une haine d’atmosphère… (comme ils disent)

    À force d’avoir vu cela, je me suis forgé une conviction claire. Le racisme vécu par les Noirs en Occident n’est pas mon combat, et il ne le sera probablement jamais. Non par déni, mais par lucidité. Car la grosse poutre dans mon œil me suffit et je n’ai pas vocation à commenter les échardes des autres.

    Mais parfois, cela déborde. Et c’est plus fort que nous. Plus fort que moi. Voir, jour après jour, mes frères et sœurs noirs et arabes livrés à une hostilité continue dans l’espace médiatique français demeure profondément répugnant. Plus répugnant encore lorsque beaucoup d’entre eux y sont nés, et n’ont qu’une connaissance vague, souvent abstraite, du pays d’origine de leurs parents auquel on les renvoie sans cesse. Une haine diffuse, répétée, martelée. Les mêmes mots en boucle jusqu’à l’écœurement : « Musulmans », « Noirs », « Arabes », « Immigrés ».

    Je n’ai pas le souvenir d’une telle saturation durant les cinq années où j’y ai vécu. Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement la violence du discours, mais sa constance. Un bruit de fond, « samplé » sur tous les sujets, du logement à l’insécurité, des prestations sociales à la pression sur les salaires. L’hostilité s’est désormais installée. Elle est là et l’on doit faire face. Oui, lorsqu’on est sérieusement exposé à la brutalité du monde, des médias, il faut se battre en étant soudés, solidaires et surtout offensifs. Ne rien céder.

    Oui, je crois au débat intellectuel quand il est possible. Si je rencontre un Jean-Luc Mélenchon, j’ai envie de discuter avec lui, de l’interroger sur l’ère des peuples, sur les contradictions de la Révolution française, sur les liens pas clairs entre son « pote » Robespierre et Olympe de Gouges. Mais face à ceux qui affirment sans trembler que la colonisation était « super cool », il n’y a plus grand-chose à discuter, il ne reste que la confrontation, l’affrontement. On débat quand le terrain le permet. On résiste et on se bat jusqu’au sang, quand il ne le permet plus. Que sera, sera! Whatever will be, will be!

    D’un autre côté, je reste convaincu que la France demeure, socialement et culturellement, un pays progressiste. Un pays d’insatisfaits chroniques, suffisamment instruit pour savoir que « ce n’était pas mieux avant ». À l’exception, bien sûr, de ceux qui regrettent une époque où l’on exploitait, violait et méprisait sans conséquences, entre un pastis tiède et des blagues graveleuses. Les travaux du sociologue Vincent Tiberj le montrent clairement : dans le temps long, les mentalités évoluent dans le sens d’une plus grande tolérance, d’une acceptation accrue des différences, portée notamment par le renouvellement générationnel. Aujourd’hui, selon lui, ce qui s’est durci, ce n’est pas la société elle-même, mais le climat. Un climat politique et médiatique façonné par une minorité bruyante, prise dans une panique culturelle, et amplifié par des écosystèmes médiatiques puissants, au premier rang desquels la sphère du v*y*u Vincent Bolloré. Parier que cette surexposition permanente de discours réactionnaires ne finira pas par fissurer le socle progressiste serait par contre naïf. Une haine bien distillée, concentrée et organisée puis relayée et répétée n’a pas besoin d’embrasser la majorité pour être envahissante.

    Rokhaya, l’émancipation comme faute politique

    Ayant sous les yeux une Afrique gangrenée par l’ethno-séparatisme, le culturalisme identitaire ou encore mieux disons, le national-tribalisme, je ne suis pas toujours à l’aise pour donner des leçons au reste du monde. Mais ce matin, j’ai été écœuré. Écœuré par cette caricature raciste de Charlie Hebdo qui réduit Rokhaya Diallo à des stéréotypes ignobles, directement hérités de l’imaginaire colonial. Elle était de trop. Sous le faux prétexte d’une référence à Joséphine Baker, ils ont osé la représenter dansant, affublée d’une jupe de bananes, recyclant sans honte une iconographie raciale d’un autre âge que l’on croyait reléguée aux archives de l’indignité.

    Le dessin raciste de Charlie Hebdo en question ….

    Rokhaya a consacré son énergie à un combat ingrat, exigeant, mais nécessaire : la lutte antiraciste et décoloniale. Elle ne s’est pas contentée de dénoncer. Elle a étudié, travaillé et produit des écrits façonnés par son expérience nord-américaine. Elle apporte ainsi un angle de lecture renouvelé, forgé au contact d’espaces académiques et médiatiques qui demeurent des pôles majeurs de la théorisation contemporaine et de la production de concepts mais surtout soutenus par des moyens de recherche sans commune mesure.

     Elle milite activement pour l’avènement d’une République postcoloniale en France. Cette démarche serait qualifiée d’« impertinente » si, il y a encore quelques jours un irresponsable politique comme Édouard Philippe n’avait pas tranquillement déclaré, en heure de grande écoute sur Quotidien, que la colonisation n’était pas un crime.

    Premiere reponse (twitter) de Rokhaya Diallo au dessin de Charlie Hebdo

    Personne ne remet en cause la « francité » d’idéologues blancs en tout genre. Et Dieu sait qu’il y en a. Des approximatifs, des caricaturaux et des provocateurs creux. Des réactionnaires en roue libre aussi. Leur nationalité, leur loyauté, leur appartenance à la République ne sont jamais interrogées quel que soit le sujet qu’ils peuvent aborder.

    Mais dès qu’une personne noire ou arabe s’émancipe du rôle assigné, dès qu’elle pense, parle, critique et propose en son nom propre, le soupçon tombe. Le patriotisme devient conditionnel et la citoyenneté tout de suite révocable. Comme s’il fallait, en plus, la fermer en tout temps et remercier tout le pays, à genou. L’insupportable, comme le rappelle Rokhaya elle-même, c’est que pour tous ces racistes, elle et ceux qui lui ressemblent auraient dû se contenter de faire le ménage et de se taire. Voilà l’horizon qu’ils leur assignent. Penser, analyser la société, produire du savoir, émettre des jugements : c’est trop ! C’est une transgression, une usurpation. L’on se souvient de Omar Sy, Mbappé, et d’autres, adulés jusqu’au jour où ils émettent un avis politique, ou osent dire que la police tue et que cela doit cesser.

    Rokhaya s’est vu fermer des portes en France pour avoir refusé que ses origines soient le centre de sa définition. Elle est partie ailleurs. Et ironie absolue, sa parole pèse et porte désormais plus loin. Elle fait des conférences internationales et est sollicité par le « Washington Post », « The Guardian », « Al Jazeera », et même l’iconique et éternel « New York Times ».

    Charlie Hebdo, toujours capitaliser sur l’émotion de 2015 pour se déchainer …

    Et voilà qu’un jour, le directeur, Riss, décide de mener sa petite guerre idéologique, entraînant Charlie Merdo, journal que je n’ai jamais trouvé ni pertinent ni drôle, à franchir une limite supplémentaire. Un journal qui a abordé l’affaire du viol de Dominique Pelicot (dont l’affaire a traversé la planète) avec une désinvolture glaçante. Qui a ri de la mort d’enfants palestiniens. Qui a ri encore, hier, du tremblement de terre en Turquie, pendant que des bébés pleuraient sous les décombres, sans que personne ne sache d’où venaient ces cris. J’épargne ici les innombrables ignominies visant le prophète de l’islam Mohamed et Jésus pour les chrétiens.

    Charlie s’est toujours empressé de rire. Bêtement, ils l’assument. Méchamment, ils l’assument. De manière raciste, en revanche, ils refusent de l’assumer. Et c’est précisément là que réside le problème. Ce journal, avec un cynisme paresseux, semble capitaliser sur l’émotion suscitée par l’attentat de 2015 pour se déchaîner lâchement sur les corps déjà brisés. De vrais imposteurs !

    Si l’on croit que la caricature de Rokhaya Diallo est le seul problème de ce hors-série consacré aux prétendus « fossoyeurs de la laïcité », prenez une minute pour lire le texte indigent signé par Yovan Simovic qui accompagne cet horrible dessin. C’est intellectuellement pauvre et d’un vide creux. En effet, l’illustration visant Rokhaya Diallo n’en est que le prolongement graphique de leur morale douteuse et elle enfonce un peu plus ce journal dans sa propre médiocrité.

    L’une des injonctions centrales du texte consiste à reprocher à Rokhaya Diallo de ne pas avoir opposé aux « Yankees » l’universalisme républicain salvateur de la France. Au-delà du chauvinisme, il serait urgent de rappeler à la rédaction de Charlie Merdo que cette formule ne signifie strictement rien. L’« universalisme républicain » n’est pas un talisman, il se juge à l’épreuve des faits. Or les faits sont là : la France, sous l’effet d’une droitisation accélérée et assumée, est aujourd’hui engagée dans une concurrence ouverte entre la droite dite républicaine et une extrême droite désormais indistinguable. Sark*zy a chié (en prison) sur le cordon sanitaire, Cio*ti et consorts ont pissé dessus, et les relais médiatiques bollorisés ont « déguelassé » tout.

    Plus loin, l’auteur reproche à Rokhaya Diallo de préférer utiliser ses tribunes pour dénoncer le racisme et l’islamophobie de son pays de naissance. Bon Dieu ! On te frappe et tu ne dois pas te plaindre, juste la fermer et remercier le ciel d’avoir comme pays la « France », parce que « c’est trop bien la Frooonce ». Il faudrait peut-être rappeler une évidence : dans un pays obsédé du matin au soir par l’islam, le voile, les musulmans, il existe bel et bien un racisme décomplexé et une islamophobie institutionnelle, médiatique et politique. Feindre de ne pas le voir relève de l’aveuglement volontaire doublé d’une malhonnêteté intellectuelle.

    La pirouette finale du texte est un cas d’école de sophisme; En gros ce Yovan Simovic dit que l’on n’empêcherait pas les femmes musulmanes de travailler, mais seulement le voile de « pénétrer » l’administration publique. C’est comme prétendre qu’on n’empêche pas les Noirs d’entrer en Europe, seulement les Africains, ou qu’on n’a rien contre l’islam, mais seulement contre ses lieux de culte et ses textes.

    Il n’y a que Charlie Hebdo pour ne pas comprendre (ou refuser d’admettre) qu’interdire les signes religieux dans la fonction publique vise quasi exclusivement les femmes musulmanes, et a pour effet concret de leur barrer l’accès à des emplois. Quand une règle frappe toujours les mêmes corps, les mêmes identités, elle devient une discrimination. Pour le reste, je renvoie à la masterclass, puissante et inégalée, de Jean-Luc Mélenchon, lors de son audition parlementaire sur la laïcité, devenue un cas d’école pour qui refuse les contorsions intellectuelles.

    Et puisqu’il est question de contorsions, il est difficile de conclure sans rappeler qu’en 2019, The New York Times a mis fin aux caricatures politiques après la publication d’un dessin jugé antisémite représentant Benjamin Netanyahu et Donald Trump. En France, l’indignation n’a pas porté sur la censure, mais sur le dessin lui-même. D’un coup, l’humour avait des limites. L’insolence aussi.

    Même logique à Radio France avec l’éviction de Guillaume Meurice. Son arrivée à Radio Nova avec sa bande de gauchos, suivie de l’explosion des audiences, confirme d’ailleurs, dans une certaine mesure, les thèses de Vincent Tiberj : ce n’est pas la société qui se referme, ce sont les appareils médiatiques qui trient. Et le même Riss, autoproclamé gardien du temple Charlie, vient alors nous expliquer au sujet de Meurice que l’humour a des frontières. Traduction moins diplomatique : l’insolence est tolérée tant qu’elle ne dérange pas les bons cercles (allez savoir !) et bien sur la liberté d’expression, elle, reste à géométrie variable. Et face à cette hypocrisie-là, oui, il arrive qu’il n’y ait plus rien à discuter, mais se battre.

    Résister, s’organiser, encore et encore.

    Battez-vous. Soutenez les médias indépendants, devenez sociétaires de médias (comme Blast, Le Média, etc.). Soutenez ceux qui vous soutiennent, et jetez-les sans états d’âme sous le bus le jour où ils retourneront leur veste. Ce n’est pas compliqué. Participez aux manifestations. Défendez-vous. Indignez-vous. Politisez-vous.

    Et surtout, faites tout pour que vos enfants ne se contentent pas d’aller à l’école, mais qu’ils y restent le plus longtemps possible. Que le baccalauréat cesse d’être un sommet himalayen pour redevenir une simple formalité. Qu’ils embrassent les professions techniques si l’université leur donne la nausée. Qu’ils deviennent indispensables, là où ils vivent, là où ils travaillent. Qu’ils prennent place. Ne cédez jamais. Ayez confiance en vous. Soyez suffisamment sûrs de vous pour croire que vous pouvez battre Léon Marchand à la nage, même si la légende dit que vous ne savez pas nager. Restez en communauté. Solidaires. Car le pouvoir craint la communauté, précisément parce que la communauté est l’endroit où réside le pouvoir réel.

    Si, à Paris, on rencontre davantage de Maliens que de Namibiens, la question ne se pose pas à ceux qui sont là, mais à ceux qui ont organisé le monde ainsi. Les trajectoires migratoires ne surgissent pas par magie. Elles suivent des lignes tracées par l’histoire, par l’empire, par l’économie. Feindre de l’ignorer relève de l’ignorance et de la mauvaise foi.

    Après près de quatre siècles d’esclavage et un siècle de colonisation, nous existons encore. Debout. Vivants. L’obsession pour notre présence, notre visibilité, nos corps, en dit bien plus sur la fragilité de ceux qui jugent que sur notre propre histoire. Leur fixation trahit leur propre peur, pas notre faiblesse.

    Mais le constat le plus amer ne concerne pas l’Europe ou l’Amérique, l’Occident de manière générale. Il concerne l’Afrique elle-même. Un continent qui n’a jamais su se constituer en pôle de puissance, en espace politique capable de protéger, symboliquement et matériellement, ceux qui lui sont historiquement liés. Non par manque de ressources, mais par absence de projet.

    L’Afrique n’a pas échoué à produire des élites. Elle a échoué à produire un horizon commun. Faute de puissance, elle laisse ses enfants affronter seuls le monde, sans base arrière, sans gravité géopolitique, sans promesse de retour autre que sentimentale. Dans un monde structuré par les rapports de force, cette absence se paie cher. Elle explique aussi pourquoi certaines diasporas subissent moins, non par indulgence morale des sociétés d’accueil, mais parce que la puissance projetée par leur pays d’origine impose un respect que personne n’ose nommer.

    C’est là, au fond, la faillite la plus grave. Pas le racisme des autres. Mais notre incapacité collective à le rendre politiquement inopérant. À devenir une force si solide, si prospère, si incontournable qu’elle protège non seulement ses enfants, mais aussi tous ceux qui, où qu’ils vivent, en portent les racines.

    I’m out.

    Idriss Maham

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    Résumé français :

    Le paludisme sévit principalement en Afrique, tuant des centaines de milliers de personnes chaque année, surtout des enfants. Malgré sa prévalence, la lutte mondiale contre ce fléau meurtrier reste insuffisante. De la quinine à l’artémisinine, les traitements ont évolué, mais les résistances persistent. Les vaccins, comme le RTS,S/AS01 et le R21/Matrix-M, offrent de nouveaux espoirs pour un monde sans paludisme à l’horizon 2030. En plus de son impact sur la santé, le paludisme représente un fardeau économique considérable pour l’Afrique, entravant la croissance et le développement. Pourtant, des investissements massifs et une approche intégrée pourraient transformer cette lutte, libérant ainsi un continent en santé et économiquement prospère.

    Abstract :

    Malaria is predominantly afflicting Africa, killing hundreds of thousands of people every year, especially children. Despite its prevalence, the global fight against this deadly scourge remains lagging behind. Treatments have evolved from quinine to artemisinin, but resistance persists. Vaccines such as RTS,S/AS01 and R21/Matrix-M offer new hope for a malaria-free world by 2030. In addition to its impact on health, malaria represents a considerable economic burden for Africa, hampering growth and development. Yet massive investment and an integrated approach could transform this fight, unleashing a healthy and economically prosperous continent.

    Une maladie « africaine »

    Imaginez tous les habitants d’une ville comme Malabo (Guinée Équatoriale), Sfax (Tunisie), Garoua (Cameroun), Oujda (Maroc) ou Bouaké (Côte d’Ivoire) mourir tous à l’échelle d’une année, un à un. Ces villes vous parlent moins ? Alors, imaginez tous les habitants d’une ville comme Toulouse, Lyon ou Vancouver mourir un à un à l’échelle d’une année … C’est approximativement dans cet ordre de grandeur que le paludisme assassine en Afrique chaque année sous le regard impuissant des dirigeants et des populations [1] : plus de 219 millions de malades et 609 000 morts chaque année.

    Un petit moustique femelle appartenant au genre « Anophèles » transmet l’une des 5 espèces de parasites du genre Plasmodium pouvant causer le paludisme chez l’Homme : P. falciparum qui est l’une des plus prévalentes et la plus dangereuse, P. vivax, P. malariae, P. oval et P. knowlesi ([2].

    C’est une maladie (sub)tropicale qui sévit dans les régions ou les populations sont généralement dans un grand dénuement. En effet, 94 % des cas de paludisme et 95 % des décès dus à cette maladie sont enregistrés en Afrique. Les victimes sont donc essentiellement africaines et à plus de 80% des enfants de moins de 5 ans.

    Le nombre de personnes contaminées (cas) en Afrique en 2022 est l’équivalent de la population totale du Nigeria et du Sénégal réunie soit plus de 233 millions d’âmes (ou l’équivalent des populations réunies de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et d’un pays comme la Roumanie) [1]. Bien qu’il s’agisse là de chiffres officiels, il est à noter que la plupart des cas et des décès du paludisme en Afrique ne sont ni notifiés ni enregistrés (l’OMS donne des fourchettes très larges des cas et des décès pour compenser). Ce sont des chiffres hallucinants pour une maladie évitable, traitable et surtout reconnue à l’échelle mondiale comme un problème de santé publique prioritaire depuis le début du XXIe siècle.

    L’on se demande alors pourquoi la maladie parasitaire la plus fréquente au monde et qui fait autant de ravages n’a toujours pas « toute » l’attention du « monde » ? Pourquoi une maladie qui tue chaque minute un enfant de moins de 5 ans ne fait pas l’objet d’une coopération et d’une solidarité internationale plus active, agressive pour son éradication définitive ? Serait-ce parce que le paludisme est une maladie des « pauvres »? Serait-ce parce que le paludisme est une maladie « africaine » ? Serait-ce parce que le paludisme est une maladie qui ne menace pas les grandes forces qui meuvent l’économie mondiale comme le fut la COVID-19 ? La réalité est peut-être bien plus complexe.

    De la quinine à l’artémisinine : âpre lutte entre résistance et résilience

    Le paludisme, considéré comme l’une des maladies les plus anciennes de l’humanité, « aurait » même affecté les hommes préhistoriques selon le grand érudit, Pierre Ambroise-Thomas (décédé en 2014), ancien président de l’Académie nationale de médecine (France). L’humanité s’est donc confrontée très tôt au défi d’en découdre avec cette « fièvre mystérieuse » dont on comprenait peu de choses à l’époque où les croyances, mythes et légendes laissaient peu de marge à la science. Dans la quête incessante de « remèdes » les récits apocryphes se sont mêlés aux véritables miracles.

    L’un des premiers remparts sérieux contre le paludisme fut « la poudre de la comtesse » ou quinquina. Le « miracle » s’est effectivement produit à partir des écorces de cet arbre (popularisées par les jésuites postés en Amérique du Sud) longtemps utilisé par les Amérindiens qui s’en servaient comme fébrifuge [3].

    En 1820, deux chimistes français Joseph-Bienaimé Caventou et Pierre Joseph Pelletier isolent la quinine à partir des écorces de quinquina. Au passage, ils sont également à l’origine de l’isolement chimique de la chlorophylle et de la caféine. Avant 2006, date de son retrait comme traitement de premières lignes suite à des résistances (signalées depuis les années 1980 !) ou des effets indésirables, la quinine  s’est avérée être l’un des traitements les plus efficaces contre le paludisme [4]. Il s’en est suivi la mise au point de plusieurs autres composés naturels ou synthétiques (Mepacrine, Chloroquine, Mefloquine, Halofantrine, etc.) qui ont joué un rôle fondamental dans la stratégie de lutte contre le paludisme, mais qui se sont avérés plus tard problématiques en raison de résistances et de multiples effets secondaires indésirables. Par ailleurs, leur développement à l’époque ne répondait pas toujours à l’idéal d’un « monde sans paludisme », mais plutôt au pragmatisme de la guerre (la Première Guerre mondiale, la guerre du pacifique, la guerre du Viêtnam, etc.) où les soldats étaient décimés sur les lignes de front par ce fléau.

    Il est important de noter aussi que certains de ces antipaludéens sont encore aujourd’hui utilisés dans des expérimentations visant à découvrir de nouvelles potentialités thérapeutiques dans le contexte d’autres maladies : c’est ce qu’on appelle dans un anglicisme barbare le « repurposing » ou en français simple… « le repositionnement ». C’est du « repurposing » de l’hydroxychloroquine dans le contexte de la COVID-19 que naissait la polémique Didier Raoult. Vous vous souvenez ?

    Avec les résistances et les effets secondaires indésirables des antipaludéens, la lutte contre le paludisme semblait sans issu, dans un cul-de-sac, avant que la fondamentale et essentielle médecine traditionnelle ne vienne encore une fois inspirer une autre « solution miracle », avec une autre plante : Artemisia annua. Dans les années 1970, la Professeure Tu Youyou (Prix Nobel de médecine en 2015) de l’Académie chinoise de médecine traditionnelle extrait de cette armoise une substance appelée « artémisinine » capable d’inhiber le parasite du paludisme [5]. Les traitements à base d’artémisinine (communément appelé ACT pour Artemisinin-based Combination Therapy) se sont révélés efficaces contre toutes les formes multirésistantes des parasites et sont recommandés par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) comme traitement de première ligne [6].

    Cette stratégie de combinaison thérapeutique (au moins 6 sont recommandés par l’OMS) est pensée pour que l’artémisinine à action rapide puisse réduire immédiatement la parasitémie, permettant ainsi aux parasites restants d’être éliminés par un médicament partenaire à action prolongée [6]. Pr Tu Youyou a beau être nonagénaire, elle s’intéresse et s’inquiète encore des potentielles résistances avec la stratégie ACT et continue  de faire des recommandations en ce sens sur la durée (prolongation) du traitement et la suggestion des excipients à combiner avec l’artémisinine [6].

    C’est le lieu de rappeler et de revenir brièvement sur la grosse polémique née du documentaire (primé) au titre sensationnel « Malaria business, les laboratoires contre la médecine naturelle ? » écrit et réalisé par le Bruxellois Bernard Crutzen il y a 5 ans (+1,2 million de vues sur YouTube). En présentant les faits comme une guerre entre médecine moderne et traditionnelle, et en avançant qu’une simple tisane d’Artemisia peut prévenir et soigner le paludisme, le documentaire a suscité des réactions vives.

    L’alerte de l’OMS concernant l’usage incontrôlé à grande échelle (automédication) de tisanes d’Artemisia (annua ou afra) tient du fait que l’artémisinine est un « précieux élixir » sur lequel repose (ou reposait) en grande partie le rêve d’un « monde sans paludisme » après la déception de la quinine, de la chloroquine et d’autres molécules devenues inefficaces. L’artémisinine a une demi-vie courte dans l’organisme et doit être utilisé, à ce stade, pour traiter les infections paludéennes et non pour la prophylaxie. D’autre part, l’agence Onusienne s’inquiète surtout de la mise illégale sur le marché de faux médicaments avec un principe actif sous dosé ou complétement absent. Les craintes de cette alerte, appuyées par le prix Nobel Pr Tu Youyou, se sont d’ailleurs matérialisées ces dernières années dans les pays d’Asie du Sud-Est et maintenant en Afrique avec des parasites devenus tolérants voire résistants aux médicaments à base d’artémisinine [7]. En effet, il est facile de décréter qu’une telle plante soigne et qu’il suffit juste d’en boire des gorgées sous forme de tisane pour guérir. Le doute n’est pas sur le fait que « ça fonctionne ou pas », mais plutôt « pour combien de temps avant de voir des résistances et pour quels risques ? ». Le bon sens appelle à se questionner sur les variations que peuvent apporter la saison de cueillette des éléments de cette plante, les méthodes d’extraction, les origines géographiques, les concentrations du principe actif dans les différentes parties de la plante. Ce sont tous ces éléments qui doivent être pris en compte pour la mise en place d’une phytothérapie efficace. Le même exercice de réflexion et de questionnement s’impose également à la médecine moderne et aux industries pharmaceutiques.

    Enfin, en parallèle à la recherche frénétique de traitements, il est fondamental de rappeler l’adage qui dit qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Il existe, comme le rappelle souvent l’OMS, des moyens efficaces et peu onéreux de prévenir le paludisme dans les zones à risques comme l’usage de moustiquaires imprégnés d’insecticides à double action (pyréthrinoïde et le chlorfénapyr.). Malheureusement, leur incroyable efficacité se confronte à la même réalité que les médicaments : la résistance [8]. Par ailleurs, les contrecoups environnementaux des insecticides en épandage ou dans l’imprégnation de moustiquaires peuvent parfois faire plus de mal que de bien [9]. Du DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane) aux dérivés pyréthrinoïde jusqu’aux produits chimiques de synthèse les plus récents, les moustiques et leurs parasites semblent s’adapter, résister à tout, d’où l’ouverture d’un autre front porteur d’espoir : les vaccins.

    Où en sommes-nous sur les vaccins contre le paludisme ?

    L’infection par le paludisme commence lorsque les moustiques (Anophèles), lors d’un repas de sang, injectent des sporozoïtes de plasmodium dans la peau; en plus simple, des cellules parasites qui vont participer activement à la phase d’infection et de propagation qui démarre dans le foie. On est donc en présence d’un environnement biologique plus sophistiqué qui met en jeu plusieurs acteurs ayant des cycles de vie ou caractéristiques complexes et distincts rendant difficile la découverte et la mise au point de vaccins efficaces.

    En effet, plus d’un siècle après la découverte du parasite du paludisme par le médecin militaire français Charles Louis Alphonse Laveran (Prix Nobel de médecine en 1907; [10]) et de son mode de transmission via le vecteur anophèle dans l’organisme par le médecin militaire britannique Ronald Ross (Prix Nobel de médecine en 1902), des recherches intensives ont mobilisé des générations de chercheurs à travers le monde pour trouver un vaccin et venir à bout de ce fardeau sanitaire et socio-économique.

    En 1967, la Dr Ruth Nussenzweig [11] et ses collègues de la New York University (NYU) School of Medicine ont démontré que les souris pouvaient acquérir une immunité protectrice contre un parasite du paludisme atténué par irradiation. Un peu plus tard, dans les années 70, ils ont indépendamment confirmé avec d’autres équipes de recherches cette possibilité chez l’homme avec des moustiques irradiés [12]. Une protéine à la surface des cellules parasites appelée circumsporozoïte (principal antigène à la surface des sporozoïtes) s’est avérée être la clef du processus d’acquisition de cette immunité protectrice [13]. De ces découvertes pionnières naquit l’espoir que les humains puissent être un jour protégé contre le paludisme par un vaccin.

    Les travaux de Nussenzweig ont inspiré quelques années plus tard la stratégie de mise au point des vaccins RTS,S/AS01 (aussi appelé Mosquirix) [14]. Ce premier vaccin du genre contre le paludisme a été développé par le géant britannique de l’industrie pharmaceutique mondiale GlaxoSmithKline (GSK) et le Walter Reed Army Institute of Research (WRAIR) du département américain de la Défense qui ont combiné leurs forces et leurs expertises. Son évaluation en 2019 sous la supervision de l’OMS dans le cadre du MVIP (The malaria vaccine implementation programme ou Programme de mise en œuvre du vaccin antipaludique) a été un succès (test sur plus de 800000 personnes). C’est en juillet 2022, soit après 40 ans de recherche et de développement, que le vaccin RTS,S/AS01 a été préqualifié par l’OMS; c’est-à-dire littéralement que les fabricants du vaccin ont prouvé aux experts de l’ECBS (Expert Committee on Biological Standardization ou Comité d’experts de la normalisation biologique)  que ce dernier répond aux normes de qualité, d’innocuité et d’efficacité, mais aussi qu’il est adapté aux cibles. Plus de la moitié des pays africains envisage de l’introduire dans leur programme de lutte contre le paludisme pour les enfants de plus de 5 mois. Environ 2millions de doses sont déjà administrés avec une efficacité globale située entre 35 et 45%.

    Très récemment, le 21 décembre 2023, après plus de 30 ans de recherche et de développement, l’humanité a reçu une autre grande nouvelle, la préqualification d’un nouveau vaccin appelé R21/Matrix-M [15]. Administré avant la saison du paludisme (saison sèche), il dépasse les 75% d’efficacité sur un an exigé par l’OMS et atteint plus de 80% en dose de rappel après la série primaire de vaccination (3 doses) [16]. Des études plus larges sont en cours et doivent confirmer sa haute efficacité. C’est un « proche cousin » du vaccin RTS,S/AS01 qui a été mis au point par le Serum Institute of India (plus grand fabricant de vaccin au monde) en collaboration avec l’Université d’Oxford (via l’Institut Jenner) et Novavax. À travers de rigoureux essais contrôlés randomisés chacun des deux vaccins RTS,S/AS01 et R21/Matrix-M a confirmé son innocuité, immunogénicité et efficacité dans les zones d’endémies palustres.

    D’autres vaccins très prometteurs ciblant différents stades de développement du parasite, différentes espèces sont en cours de développement et une dizaine d’entre eux passent aux essais cliniques chaque année [17,18]; un jour peut-être ils viendront rejoindre le RTS,S/AS01 et le R21/Matrix-M au podium lorsqu’ils attesteront de leur bon profil de sécurité.

    Des avancées majeures ont été accomplies grâce à de multiples initiatives mondiales accompagnées d’importants investissements financiers. Le fonds mondial (communément appelé Global Fund) qui fournit 65 % de l’ensemble du financement international des programmes de lutte contre le paludisme estime avoir besoin d’au minimum 18 milliards de dollars US pour soutenir les programmes de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme. D’ici 2030, les besoins selon le nouveau cadre d’action et d’investissement de l’OMS sont estimés à un peu plus de 100 milliards de dollars US pour le paludisme. De concert avec les communautés touchées, la lutte contre ces fléaux est avant tout une question d’investissement massif qui fait appel au secteur privé et à la bonne volonté des gouvernements.

    Il est urgent de changer de perspective et ne plus voir le paludisme « uniquement » comme un « problème sanitaire » et adopter une approche qui envisage cette maladie comme un grand problème économique privant le monde d’une main-d’œuvre productive et en bonne santé.

    Plus qu’une question de santé, mais d’économie

    Il est clairement établi que la santé est un paramètre fondamental de l’économie et donc de la croissance. Leurs liens intimes ne souffrent plus d’aucun doute et n’ont plus besoin d’être validés par des approches empiriques, des tests de causalité ou des modèles de régression.

    Au-delà donc de l’aspect « sanitaire » préoccupant du paludisme, c’est son cout économique au continent qui inquiète davantage. En effet, la maladie apparait comme l’un des plus grands fardeaux économiques de l’Afrique [19]. Dans les années 2010 déjà, des économistes estimaient pour le compte du RBM (Roll Back Malaria) que le paludisme est responsable d’une « pénalité de croissance » pouvant aller jusqu’à 1,3 % par an dans certains pays africains et qu’il peut représenter jusqu’à 40% des dépenses de santé publique, 30 à 50 % des hospitalisations et jusqu’à 50 % des consultations externes [20]. Plus récemment, une équipe sud-africaine de la School of Nursing and Public Health démontrait qu’au Zimbabwe les ménages pouvaient dépenser jusqu’à 56 $ (soit 35000 Franc CFA ou 53 Euros) pour gérer une seule épisode de paludisme compliqué en plus d’une perte moyenne de 8 jours de travail (soit plus de 24% de perte de revenu mensuel du ménage [21]).

    Le paludisme est ainsi un énorme gouffre financier; des « sous » qui auraient pu servir à la prévention et à la lutte contre d’autres maladies émergentes encore sous les angles morts des politiques de santé publique dans le continent.

    À titre illustratif, l’espece vivax, qui contrairement à falciparum, peut établir une forme dormante (qui se réactive périodiquement), est très peu présent en Afrique (plutôt répandu en Asie et en Amérique latine) peut couter « à elle seule » jusqu’à 360 millions de dollars US aux contribuables chaque année [22].

    En plus des onéreux frais de préventions et de traitements, le paludisme c’est l’absentéisme des parents à leurs postes de travail (effets sur la productivité et les revenus familiaux; [23]) et des enfants à l’école (effets sur l’éducation et le développement social/cognitif; [24]).

    Dans les zones où la maladie est endémique, elle installe un ensemble de réticences et de désintérêts qui conduit à une perte en PIB (Produit Intérieur Brut) chiffrée en milliards de dollars US [20]. Il s’agit essentiellement de la réticence des investissements industriels et en cultures commerciales à forte intensité de main-d’œuvre mais aussi de la réticence des voyageurs à visiter ces zones avec donc des conséquences directes sur l’industrie touristique. Ainsi nait et grandit un cycle implacable de pauvreté dans les zones impaludées avec un épuisement des ressources personnelles et communautaires.

    Plus qu’une tragédie sanitaire caractérisée par les frissons, les douleurs abdominales/musculaires/articulaires, les vomissements, les épisodes de fatigue, de fièvre et de malaise, le paludisme est aujourd’hui un problème économique pour l’Afrique, et pour le monde.

    Pour mieux documenter l’« écart de santé » et la charge de morbidité supportée par les individus, l’OMS se réfère de plus en plus à un indicateur appelé DALY (Disease Adjusted Life Years) ou EVCI (Espérance de Vie Corrigée de l’Incapacité). Il se calcule en additionnant les années de vie perdues en raison de la mortalité prématurée et des années vécues avec un handicap en raison des cas prévalents d’une maladie donnée : globalement 1 DALY, c’est la perte de l’équivalent d’une année de pleine santé. Dans de nombreux pays africains, le paludisme est dans le top 10 des principales causes de DALY et ce dernier met en exergue à quel point le paludisme est un fardeau sanitaire et économique. Des pays comme le Burkina, le Bénin, le Mali ou le Mozambique ont perdu plus 5000 DALY (par 100000 habitants) dans l’année pré-pandémique [25].

    Malgré les chocs multiples et vigoureux, l’Afrique (sauf deux pays) a connu à l’aube de la victoire contre la COVID (année 2022) un PIB positif, supérieur à la moyenne mondiale de plus de 3,4 % et l’un des rares qui a rebondi et s’est consolidé en 2023-2024 [26]. Sa croissance démographique et économique soutenue offre davantage de possibilités d’exportation de matières premières et de produits agricoles, mais aussi des opportunités commerciales et d’investissement aux entreprises occidentales. Pour promouvoir le développement économique mutuel, il est nécessaire pour tous, d’avoir une « Afrique en santé, sans paludisme ».

    Conclusion

    À la fin du 20e siècle, l’humanité nourrissait l’espoir de venir à bout du paludisme avec un taux de mortalité qui a chuté d’environ 60% et une incidence mondiale des cas qui diminuait de façon progressive, allant jusqu’à 27% entre 2000 et 2015 (d’autres chiffres font même état d’une diminution de 40% à l’échelle de la planète) [27,28]. Bien que les progrès réalisés dans la lutte contre le paludisme aient été immenses, les récents développements montrent un ralentissement (voire une inversion) inquiétant de cette tendance. De 2015 à 2019, ce taux de diminution n’était plus que de 2% compromettant de façon irréversible les ambitieux objectifs pour 2020 de la stratégie mondiale contre le paludisme de l’OMS.  Pendant la première année de la pandémie de COVID-19, l’OMS a même observé une augmentation du nombre de décès (+12%) et du nombre de cas (+6%).

    Cette stagnation des progrès réalisés dans la lutte contre le paludisme est due en partie aux phénomènes de résistance des parasites qui ont muté et qui ont appris à narguer notre système immunitaire en changeant de caractéristiques.

    En outre, il faut ajouter les menaces auxquelles font face les pays d’Afrique comme les crises politiques et humanitaires qui perturbent les programmes de lutte ainsi que les changements climatiques [29] qui favorisent un retour en force des moustiques. C’est sans oublier les autres défis sanitaires (COVID-19, Sida, Tuberculose et d’autres maladies émergentes). L’OMS parle d’une « convergence de plusieurs menaces » qui minent les efforts d’éradication du paludisme en Afrique.

    Il y a plus de 50 ans, les États-Unis et l’Europe se sont débarrassés du paludisme par l’assèchement des zones humides de reproduction des moustiques, l’usage massif d’insecticides et de moustiquaires. Mais aussi surtout grâce à l’amélioration des diagnostics et des traitements antipaludéens. L’on se dit alors qu’il est possible d’y arriver également en Afrique où certains pays comme l’Algérie, le Cap-Vert et l’île Maurice ont déjà été déclarés exempts de paludisme depuis 2019 après une âpre bataille. Avec la disponibilité de deux vaccins et les recherches effrénées de solutions thérapeutiques, le potentiel d’un monde sans paludisme est à portée de main. À défaut d’une élimination totale, son contrôle sans complications mortelles est bien possible dans 5 ans. Alors, espérons !

    Idriss Maham

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    References :

    1.   Venkatesan, P. The 2023 WHO World Malaria Report. The Lancet Microbe 2024, 5, e214, doi:10.1016/S2666-5247(24)00016-8.

    2.   Poespoprodjo, J.R.; Douglas, N.M.; Ansong, D.; Kho, S.; Anstey, N.M. Malaria. The Lancet 2023, 402, 2328–2345, doi:10.1016/S0140-6736(23)01249-7.

    3.   Dans Le Sillage d’Alphonse Laveran – PMC Available online: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC10387307/ (accessed on 22 May 2024).

    4.   Achan, J.; Talisuna, A.O.; Erhart, A.; Yeka, A.; Tibenderana, J.K.; Baliraine, F.N.; Rosenthal, P.J.; D’Alessandro, U. Quinine, an Old Anti-Malarial Drug in a Modern World: Role in the Treatment of Malaria. Malar J 2011, 10, 144, doi:10.1186/1475-2875-10-144.

    5.   Su, X.; Miller, L.H. The Discovery of Artemisinin and Nobel Prize in Physiology or Medicine. Sci China Life Sci 2015, 58, 1175–1179, doi:10.1007/s11427-015-4948-7.

    6.   Wang Jigang; Xu Chengchao; Liao Fu Long; Jiang Tingliang; Krishna Sanjeev; Tu Youyou A Temporizing Solution to “Artemisinin Resistance.” New England Journal of Medicine 2019, 380, 2087–2089, doi:10.1056/NEJMp1901233.

    7.   Ashley, E.A.; Dhorda, M.; Fairhurst, R.M.; Amaratunga, C.; Lim, P.; Suon, S.; Sreng, S.; Anderson, J.M.; Mao, S.; Sam, B.; et al. Spread of Artemisinin Resistance in Plasmodium Falciparum Malaria. N Engl J Med 2014, 371, 411–423, doi:10.1056/NEJMoa1314981.

    8.   Syme, T.; Nounagnon, J.; N’dombidjé, B.; Gbegbo, M.; Agbevo, A.; Ahoga, J.; Ngufor, C. Can the Performance of Pyrethroid-Chlorfenapyr Nets Be Reduced When Combined with Pyrethroid-Piperonyl Butoxide (PBO) Nets? Malar J 2023, 22, 214, doi:10.1186/s12936-023-04648-6.

    9.   Short, R.; Gurung, R.; Rowcliffe, M.; Hill, N.; Milner-Gulland, E.J. The Use of Mosquito Nets in Fisheries: A Global Perspective. PLOS ONE 2018, 13, e0191519, doi:10.1371/journal.pone.0191519.

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    13. Nussenzweig, V.; Nussenzweig, R.S. Circumsporozoite Proteins of Malaria Parasites. Cell 1985, 42, 401–403, doi:10.1016/0092-8674(85)90093-5.

    14. Laurens, M.B. RTS,S/AS01 Vaccine (MosquirixTM): An Overview. Hum Vaccin Immunother 2020, 16, 480–489, doi:10.1080/21645515.2019.1669415.

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    17. MURA, M. Vaccination Contre Le Paludisme. Med Trop Sante Int 2023, 3, mtsi.v3i2.2023.325, doi:10.48327/mtsi.v3i2.2023.325.

    18. Hoffman, S.L.; Vekemans, J.; Richie, T.L.; Duffy, P.E. The March toward Malaria Vaccines. Vaccine 2015, 33 Suppl 4, D13-23, doi:10.1016/j.vaccine.2015.07.091.

    19. Andrade, M.V.; Noronha, K.; Diniz, B.P.C.; Guedes, G.; Carvalho, L.R.; Silva, V.A.; Calazans, J.A.; Santos, A.S.; Silva, D.N.; Castro, M.C. The Economic Burden of Malaria: A Systematic Review. Malar J 2022, 21, 283, doi:10.1186/s12936-022-04303-6.

    20. Economic Costs of Malaria Available online: https://www.malariaconsortium.org/userfiles/file/Malaria%20resources/RBM%20Economic%20costs%20of%20malaria.pdf (accessed on 9 April 2024).

    21. Gunda, R.; Shamu, S.; Chimbari, M.J.; Mukaratirwa, S. Economic Burden of Malaria on Rural Households in Gwanda District, Zimbabwe. Afr J Prim Health Care Fam Med 2017, 9, e1–e6, doi:10.4102/phcfm.v9i1.1317.

    22. Devine, A.; Battle, K.E.; Meagher, N.; Howes, R.E.; Dini, S.; Gething, P.W.; Simpson, J.A.; Price, R.N.; Lubell, Y. Global Economic Costs Due to Vivax Malaria and the Potential Impact of Its Radical Cure: A Modelling Study. PLOS Medicine 2021, 18, e1003614, doi:10.1371/journal.pmed.1003614.

    23. Elnour, Z.; Grethe, H.; Siddig, K.; Munga, S. Malaria Control and Elimination in Kenya: Economy-Wide Benefits and Regional Disparities. Malaria Journal 2023, 22, 117, doi:10.1186/s12936-023-04505-6.

    24. Halliday, K.E.; Witek-McManus, S.S.; Opondo, C.; Mtali, A.; Allen, E.; Bauleni, A.; Ndau, S.; Phondiwa, E.; Ali, D.; Kachigunda, V.; et al. Impact of School-Based Malaria Case Management on School Attendance, Health and Education Outcomes: A Cluster Randomised Trial in Southern Malawi. BMJ Glob Health 2020, 5, e001666, doi:10.1136/bmjgh-2019-001666.

    25. Global Health Estimates: Leading Causes of DALYs Available online: https://www.who.int/data/gho/data/themes/mortality-and-global-health-estimates/global-health-estimates-leading-causes-of-dalys (accessed on 22 May 2024).

    26. Banque africaine de développement Perspectives économiques en Afrique 2023 – Points saillants Available online: https://www.afdb.org/fr/documents/perspectives-economiques-en-afrique-2023-points-saillants (accessed on 20 April 2024).

    27. World Malaria Report 2021 Available online: https://www.who.int/teams/global-malaria-programme/reports/world-malaria-report-2021 (accessed on 5 April 2024).

    28. Bhatt, S.; Weiss, D.J.; Cameron, E.; Bisanzio, D.; Mappin, B.; Dalrymple, U.; Battle, K.; Moyes, C.L.; Henry, A.; Eckhoff, P.A.; et al. The Effect of Malaria Control on Plasmodium Falciparum in Africa between 2000 and 2015. Nature 2015, 526, 207–211, doi:10.1038/nature15535.

    29. Li, C.; Managi, S. Global Malaria Infection Risk from Climate Change. Environ Res 2022, 214, 114028, doi:10.1016/j.envres.2022.114028.

  • Vous avez surement vécu l’expérience d’une extraction dentaire … ou dans le pire des cas vous avez été sur une table d’opération pour une intervention majeure … Dans les deux situations, bien souvent, la perception de la douleur disparait temporairement sous l’effet magique d’un anesthésique qui bloque la transmission des signaux nerveux liés à la douleur vers le cerveau. Cette merveille de la médecine a mis fin aux cris de douleur des patients qui résonnaient autrefois dans les couloirs, l’époque où le geste chirurgical était une épreuve de souffrance.

    Immersion dans le lieu où tout a changé : le Dôme de l’Éther. Niché au quatrième étage du bâtiment Bulfinch au Massachusetts General Hospital (MGH), un lieu historique, qui offre un véritable voyage dans le temps.

    En franchissant le seuil de cet amphithéâtre unique, on est directement transporté en 1846. C’est ici, dans cette salle, que, le 16 octobre de cette année, le dentiste William T.G. Morton réalisa la toute première démonstration publique d’une chirurgie sous anesthésie à l’éther. Cet événement, dirigé par le Dr John Collins Warren, allait transformer la médecine pour toujours.

    Peinture à l’huile réalisée par Warren et Lucia Prosperi – Ether DÔME

    Le Dôme de l’Éther est un joyau architectural empreint d’une atmosphère singulière. Les gradins en bois, spectateurs silencieux de plus de 8 000 opérations réalisées entre 1821 et 1868, semblent encore vibrer des murmures des étudiants et des médecins d’autrefois. Et au cœur de cette salle, une peinture à l’huile saisissante (réalisée par Warren et Lucia Prosperi) immortalise le moment où Edward G. Abbott, le premier patient à expérimenter l’éther, est anesthésié, entouré de médecins et d’un public ébahi par cette prouesse médicale.

    Idriss Maham

  • Dans les esprits, dans les rues et parfois dans les urnes, le monde se réinvente à rebours des querelles identitaires des plateaux TV et des réseaux sociaux.

    En 2016, Sadiq Khan, fils d’un chauffeur de bus pakistanais gagnait confortablement la mairie de Londres. Dans l’une des plus grandes et influentes métropoles du Monde, il devenait le premier issu d’une minorité ethnique à diriger la capitale britannique. En Europe, peu de gens se sont réellement intéressés à son programme; l’attention médiatique s’est surtout cristallisée sur un fait : il est musulman et c’est un gros problème. Pourtant, loin des procès mesquins qu’on lui a intentés, Sadiq Khan a été réélu une seconde fois (2021), puis une troisième (2024); une performance inédite dans l’histoire politique de Londres où l’épreuve du temps a fini par consacrer la compétence plutôt que la condescendance.

    Mayor of London Sadiq Khan (3rd R) and people attend an iftar dinner at Trafalgar Square in London, United Kingdom on April 20, 2023.

    De l’autre côté de l’Atlantique, New York incarne une autre scène du même récit et, je l’espère, connaîtra aujourd’hui la même grâce du destin que Londres. Car en ce jour d’élection, un autre visage de cette histoire se lève et s’impose : Zohran Mamdani, musulman (encore un !) né en Ouganda, élevé dans le Queens et porteur d’une parole neuve, demeure en tête des sondages pour diriger la plus grande ville des États-Unis. Deux trajectoires distinctes, mais un même fardeau : celui d’être musulman en Occident, où la foi, lorsqu’elle est islamique, devient souvent un stigmate.

    Zohran Mamdani at the Resist Fascism Rally in Bryant Park, New York City on Oct 27th, 2024. Via Wikimedia Commons.

    Quand les musulmans, repoussés aux marges du récit national, décident de s’entraider, de se regrouper pour survivre ensemble dans ces zones que l’État a de lui-même abandonnées, on les accuse aussitôt de séparatisme. Comme si refuser de mourir socialement était déjà une trahison. Tout est fait pour les isoler, pour les ghettoïser (puis on leur reproche d’habiter le ghetto).

    Et quand, las de cette assignation, certains s’avisent de s’intéresser à la politique, le discours change de registre : ce n’est plus le séparatisme, c’est l’entrisme (coucou la France !). Les mêmes qui ferment les portes crient au complot dès qu’un musulman en franchit une. On évoque des « liens douteux », la « taqiya », « l’islam politique », « la république menacée », tout un lexique de peur pavlovienne, prêt à surgir dès qu’un musulman ose lever la tête sans demander la permission.

    Dans cette mécanique de suspicion permanente, le musulman est à jamais l’étranger, même né ici, même enraciné ici. Il n’appartient pas au récit national parce que ce récit national, saturé de mythes judéo-chrétiens (écoutez/lire les interviews/livres de l’historienne/journaliste Sophie Bessis sur ce sujet), l’a rayé d’avance de sa table des origines. On oublie que beaucoup de ces nations occidentales dites chrétiennes se sont construites avec, et parfois sur, les épaules d’ouvriers musulmans, d’immigrés venus rebâtir des villes en ruine. Ils étaient là, comme tous les autres, mais on les a rendus invisibles.

    Le musulman qu’on aime, c’est celui qui ferme sa bouche, qui dit « bien monsieur », « merci monsieur », « au revoir monsieur », « d’accord monsieur ». Celui qui baisse la tête, s’excuse d’exister et ne dérange personne. Sadiq Khan et Zohran Mamdani, eux, ont choisi de parler, d’agir et maintenant de gouverner. Et cela seul suffit à déranger.

    Quand Sadiq Khan gagne trois fois la confiance des Londoniens, ce n’est pas un exploit « musulman », c’est la victoire d’un élu qui a su faire tenir une ville-monde dans un contexte de fractures sociales, de crise du logement et de violences urbaines. Pourtant, sa foi devient toujours la première ligne de sa biographie. Son parcours professionnel ? Oublié (prêt à parier que peu de journalistes connaissent sa profession !). Son bilan municipal ? Accessoire. S’il échouait, on parlerait d’un « problème culturel ». S’il réussit, on parle d’une « exception ». Dans tous les cas, sa religion précède son nom.

    À New York, Zohran Mamdani incarne une autre forme de courage politique. Son programme ne s’enferme pas dans l’identité mais dans le réel. Le loyer, le transport, les garderies, les courses : les choses simples et vitales de la vie quotidienne. Des causes communes qui parlent à tous, de Paris à Dakar, de Londres à New York. Il promet de geler les loyers, de rendre les bus gratuits, d’offrir une garde d’enfants universelle, de créer des épiceries municipales à prix bas, de construire 200 000 logements abordables, etc. Des mesures de dignité sociale. « Ce n’est pas compliqué ! » C’est cela, le vrai visage du politique : non pas celui qui divise par la foi, mais celui qui rassemble par les besoins concrets. Sur ce programme, comme le souligne son soutien et mentor Bernie Sanders, il a affronté l’establishment politique, économique et médiatique, et l’a battu à plate couture.

    Et pourtant, Mamdani est lui aussi scruté, épié, moqué avec condescendance ; on soupèse son patriotisme, on le suspecte d’allégeances troubles, et certains iraient jusqu’à envisager de le bannir d’Amérique, doutant même que sa citoyenneté ait été acquise dans les règles. Imaginez, imaginez 5 secondes si son adversaire, l’ancien gouverneur Andrew Cuomo, accusé par treize femmes de harcèlement sexuel, avait été musulman, les manchettes auraient tonné sur la « barbarie patriarcale musulmane », les talk-shows auraient disséqué « la culture de l’islam ». L’homme aurait été dissous dans son appartenance religieuse. Quand l’accusé n’est pas musulman, l’affaire reste un dossier judiciaire. Deux poids, deux civilisations ?

    Cette asymétrie est devenue le cœur malade du discours public occidental. Évoquer la « musulmanité » d’un élu est anodin, presque folklorique. Évoquer la « judéité » d’un autre, même pour souligner un fait politique, devient aussitôt suspect : l’antisémitisme rôde, dit-on. La liberté de parole se contracte, et la neutralité devient elle-même coupable.

    Pourtant, dans une Amérique où la plus grande population juive du monde hors Israël vit à New York, voir tant d’électeurs (jeunes) juifs soutenir un candidat musulman est un signe fort. Cela prouve que les sociétés ne sont pas condamnées aux réflexes communautaires. Que les extrémistes, juifs, chrétiens ou musulmans, ne sont pas les seuls à parler au nom de Dieu. Que la fraternité n’est pas morte, elle a simplement cessé d’être bruyante.

    Khan et Mamdani rappellent au monde que les musulmans ne cherchent pas la tolérance ni la reconnaissance. Ils ne réclament pas qu’on les aime, mais qu’on cesse de les essentialiser. Leur foi ne les définit pas : elle les accompagne. Elle leur donne cette endurance de ceux qui ont trop souvent été tenus à la marge.

    Ce 04 novembre, New York a choisi Zohran Mamdani, le signe qu’une autre Amérique existe, et au-delà, un autre monde, loin des indignations calibrées des plateaux et du vacarme numérique.

    Hier, Soraya Martinez Ferrada, née à Santiago du Chili et arrivée au Canada à huit ans, prenait les rênes de Montréal. Première femme issue de l’immigration à gouverner la métropole. Juste à côté, à Boston, où je vis, Michelle Wu, fille d’immigrants taïwanais incarne cette même respiration. Première femme et première personne racisée à diriger la ville. Trois villes. Trois choix distincts. Une même dynamique : celle d’un temps où l’exil cesse d’être une blessure pour devenir une légitimité.

    Idriss Maham